Rhythm and blues : origines, jump blues et héritage

Le rhythm and blues désigne d’abord, à la fin des années quarante, la musique populaire noire américaine telle que la classe l’industrie du disque, puis le style dansant né du blues. Ce qui l’en sépare : là où le blues se confie, le rhythm and blues accélère, ajoute des cuivres et appuie le contretemps pour faire danser une salle.
Un mot de Billboard avant d’être un style
Le rhythm and blues naît dans une salle de rédaction, pas sur une scène. Dans les années quarante, l’hebdomadaire professionnel Billboard publie des palmarès destinés aux disquaires et aux exploitants de juke-box. Les disques gravés par des artistes noirs pour un public noir y occupent une rubrique à part, d’abord appelée Harlem Hit Parade, puis race records.
Race records, une étiquette à remplacer
L’appellation, jugée péjorative, vieillit mal : elle range toute une production dans une case raciale. Jerry Wexler, alors journaliste à Billboard, propose « rhythm and blues », une formule qui décrit la musique plutôt que la couleur de ses interprètes. En 1949, la revue adopte l’expression, d’après l’encyclopédie Larousse, et rebaptise son classement. Le Rock and Roll Hall of Fame, qui l’a intronisé en 1987, lui attribue l’expression, forgée du temps où il était reporter musical.
Larousse explique le choix des deux mots : « rhythm » pour le tempo accéléré, « blues » pour la structure de douze mesures. Wexler passera ensuite de l’autre côté du comptoir, comme associé et producteur du label Atlantic.
Une catégorie qui ratisse large
Le nouveau nom décrit un marché avant de décrire un son. Larousse distingue trois courants sous l’étiquette : les petites formations de New York et de Los Angeles aux chanteurs qui crient, le blues du Sud et du Midwest passé à la guitare électrique, et les ensembles vocaux qui préparent le doo-wop.
Le style que le grand public appelle aujourd’hui rhythm and blues correspond surtout au premier courant, celui des orchestres qui font danser. D’où une confusion durable : deux amateurs qui parlent de rhythm and blues ne pensent pas toujours aux mêmes disques.

Ce que le rhythm and blues a de propre
Larousse définit le genre comme une « musique populaire noire américaine issue du blues, du jazz et du gospel, indissociable de la danse ». Le R&B des origines garde la matière du blues, souvent sa grille de douze mesures et ses notes bleues, mais il en change la destination : la piste de danse, le juke-box du bar, la salle de bal du samedi soir.
Cinq marqueurs le reconnaissent à l’oreille :
- un tempo relevé, où le balancement lent des clubs cède la place à un swing rapide ;
- une section de cuivres resserrée, quelques saxophones qui lancent des riffs courts en réponse au chant ;
- le saxophone ténor hurleur, qui grogne et martèle une seule note jusqu’à faire lever la salle ;
- le piano boogie, dont la main gauche roule une basse continue, mécanique détaillée dans le guide du piano blues ;
- un contretemps appuyé, la caisse claire frappant les deuxième et quatrième temps avec une insistance que le rock reprendra.
Le chant oscille entre les shouters, voix puissantes taillées pour passer par-dessus les cuivres, comme Wynonie Harris ou Big Joe Turner, et des timbres veloutés proches du crooner, comme celui de Charles Brown, que Larousse range parmi les pionniers.
Blues ou rhythm and blues : la ligne de partage
La différence entre le blues et le rhythm and blues ne tient pas aux notes, largement communes, mais à la fonction. Le blues rural se chante souvent seul, guitare sur les genoux, et accepte la lenteur, le silence, la confidence. Le rhythm and blues est une musique d’orchestre, arrangée, pensée pour une salle debout. Le rythme du blues, ternaire et souple, s’y durcit : la section rythmique joue plus fort, plus régulier, plus droit.
Les textes suivent : la plainte recule, la fête et la séduction avancent. Le genre emprunte enfin au jazz ses arrangements de cuivres, ce qui brouille encore la frontière entre le blues et le jazz.
Le jump blues, un big band réduit à l’essentiel
Dans l’après-guerre, le grand orchestre de swing devient un luxe. Des chefs réduisent la formation à une poignée de musiciens qui jouent avec l’énergie d’un big band entier. Le style qui en sort porte un nom explicite : le jump blues, un hybride de jazz, de blues et de boogie-woogie, rapide et dansant, où la section rythmique passe devant et où le chant verse volontiers dans la comédie.
Louis Jordan, le patron du juke-box
Né à Brinkley, dans l’Arkansas, en 1908, le saxophoniste et chanteur Louis Jordan fonde son orchestre en 1938. Il l’appelle le Tympany Five et garde ce nom quel que soit le nombre réel de musiciens sur scène. Larousse situe en 1946 son accession à la célébrité internationale, avec Choo Choo Ch’Boogie.
Le palmarès parle seul. Le Rock and Roll Hall of Fame rappelle qu’il a tenu la tête des classements R&B pendant cent treize semaines au total, une performance sans équivalent à l’époque. La même institution voit dans Saturday Night Fish Fry un exemple précoce de rap et peut-être le premier enregistrement de rock and roll. Elle l’a intronisé en 1987, au titre de l’influence musicale.

Les shouters et Good Rockin’ Tonight
Autour de Jordan, des chanteurs à pleine voix imposent le style : Wynonie Harris, Roy Brown, Big Joe Turner. Leur titre emblème circule de l’un à l’autre. Good Rockin’ Tonight, écrit et enregistré d’abord par Roy Brown, devient un succès bien plus large dans la version de Wynonie Harris, ponctuée de battements de mains empruntés au gospel. La chanson compte parmi les candidates au titre de premier disque de rock and roll.
Big Joe Turner, lui, traverse les genres sans jamais changer de voix. Le parolier Doc Pomus, cité par le Rock and Roll Hall of Fame, estimait que le rock and roll n’aurait jamais existé sans lui.
Des labels indépendants, ville par ville
Les grandes maisons de disques s’intéressent peu à ce marché. Des labels indépendants publient l’essentiel des premiers enregistrements, chacun ancré dans une ville :
- New York : Atlantic, fondé par Ahmet Ertegun et Herb Abramson, doit tant à Ruth Brown qu’il a été surnommé « la maison que Ruth a bâtie », rappelle le Rock and Roll Hall of Fame.
- Cincinnati : King, la maison de Syd Nathan, révèle Hank Ballard et, par sa filiale Federal, James Brown.
- Los Angeles : Specialty, le label d’Art Rupe, lance la carrière de Little Richard.
- La Nouvelle-Orléans : Fats Domino y enregistre The Fat Man en 1949 pour Imperial, avec l’arrangeur Dave Bartholomew.
- Memphis : Sam Phillips ouvre son Memphis Recording Service et cède ses bandes à des labels comme Chess.
- Chicago : Chess, d’abord orienté rhythm and blues, devient le foyer du Chicago blues électrique et publie aussi Chuck Berry et Bo Diddley.
Du rhythm and blues au rock and roll
En 1951, à Memphis, Sam Phillips enregistre Rocket 88, crédité à Jackie Brenston et publié par Chess. Beaucoup d’historiens y voient le premier disque de rock and roll, note l’encyclopédie du Tennessee. Le morceau n’a pourtant rien d’une rupture : c’est un boogie de rhythm and blues, rapide, porté par une guitare saturée.
Le basculement tient d’abord au public et au vocabulaire. Au début des années cinquante, l’animateur Alan Freed officie sur la radio WJW de Cleveland. Avec le disquaire Leo Mintz, il diffuse tard le soir des disques de rhythm and blues de musiciens noirs pour des auditeurs blancs, et baptise cette musique rock and roll, selon l’Encyclopedia of Cleveland History. Le 21 mars 1952, leur Moondog Coronation Ball déborde sous l’afflux du public à la Cleveland Arena : ce concert passe pour le premier du genre.

Les reprises font le reste. Shake, Rattle and Roll, enregistré par Big Joe Turner pour Atlantic, passe chez Bill Haley et ses Comets. Good Rockin’ Tonight devient un single d’Elvis Presley chez Sun, le label de Sam Phillips. Chez Specialty, Little Richard publie Tutti Frutti en 1955, et Larousse présente Fats Domino comme le premier à triompher dans le hit-parade blanc.
Le rock and roll des années cinquante est, pour une large part, du rhythm and blues rebaptisé pour un nouveau public et frotté de country, ce que Larousse appelle la rencontre de la musique populaire noire avec le folklore américain blanc.
La soul, quand le gospel entre dans le rhythm and blues
Ray Charles fait le pas décisif chez Atlantic. Avec I Got a Woman, il pose des paroles profanes sur l’élan d’un chant d’église. Larousse décrit un mélange « presque sacrilège » de l’émotion du gospel et de la fureur du rhythm and blues. Le Rock and Roll Hall of Fame, qui l’a intronisé en 1986, y voit la naissance d’un genre qui n’existait pas encore : la soul.
Chez Federal, James Brown pousse plus loin la transe rythmique ; Larousse en fait la figure la plus rayonnante du courant. Le mot soul s’impose dans les années soixante pour nommer cette musique noire issue du rhythm and blues, d’abord à Memphis et dans le Sud, avec Stax, puis à Detroit, où Berry Gordy crée Motown. Larousse la rattache aussi au mouvement des droits civiques.
À la fin de la décennie, Billboard rebaptise son classement rhythm and blues du nom de soul. Le mot de Jerry Wexler quitte les palmarès.
Le rhythm and blues britannique des années soixante
En Grande-Bretagne, après la tournée de Muddy Waters en 1958, Alexis Korner et Cyril Davies fondent Blues Incorporated, et les soirées du club d’Ealing affichent du rhythm’n’blues dès 1962. Les Rolling Stones, les Animals, les Yardbirds, Them ou Manfred Mann puisent moins dans le delta que dans les disques de Chess et des pionniers du rock and roll, avec plus de guitares et plus d’énergie. Cette histoire est racontée dans le panorama du british blues.
Pourquoi le R&B d’aujourd’hui désigne une autre musique
Entre la fin des années soixante-dix et les années quatre-vingt, le sigle change de contenu. Le R&B contemporain mêle le rhythm and blues à la pop, au disco, au funk et bientôt au hip-hop, sur des rythmes électroniques. Billboard suit : après soul puis black, la revue revient au sigle R&B au début des années quatre-vingt-dix.
Les points communs se comptent vite : une musique populaire afro-américaine, faite pour danser et pour les classements. Le rhythm and blues de 1950 se joue en orchestre, en direct, sur des grilles de blues, avec des cuivres et un shouter. Le R&B des années quatre-vingt-dix se construit en studio autour du producteur, des boîtes à rythmes et d’un chant très orné. Même sigle, autre musique : demander du R&B à un disquaire en 1950 ou en 2026 ne ramène pas les mêmes disques.
Prochaine écoute, dans l’ordre : Choo Choo Ch’Boogie de Louis Jordan, Good Rockin’ Tonight par Wynonie Harris, The Fat Man de Fats Domino, Rocket 88 de Jackie Brenston, I Got a Woman de Ray Charles, puis Tutti Frutti de Little Richard. Du jump blues à la soul naissante, tout le rhythm and blues tient dans cette décennie.