British blues : les artistes du boom anglais des sixties

Le british blues désigne le mouvement né en Grande-Bretagne à la fin des années 1950, quand de jeunes musiciens anglais se sont emparés du blues électrique américain. Ses artistes, d’Alexis Korner à Peter Green, ont donné les Rolling Stones, Cream et Fleetwood Mac, avant de renvoyer ce répertoire vers les États-Unis.
Une histoire de disques rapportés dans des valises
Rien ne prédisposait des adolescents de Londres ou du Cheshire à jouer la musique des plantations du Mississippi. Le blues traverse l’Atlantique par deux canaux : les disques que les marins et les GI américains laissent derrière eux, et les tournées organisées par une poignée de passionnés du jazz traditionnel.
Le principal passeur s’appelle Chris Barber, tromboniste londonien né le 17 avril 1930 et disparu le 2 mars 2021. Sa contribution ne tient pas à ses propres disques mais à son carnet d’adresses : il organise les premières tournées britanniques de Big Bill Broonzy, de Sonny Terry et Brownie McGhee, puis de Muddy Waters. C’est également une séance de son orchestre en 1954 qui lance Lonnie Donegan et, avec lui, la vague skiffle qui met une guitare bon marché entre les mains de toute une génération.
Le point de bascule tombe en 1958. Muddy Waters débarque en Angleterre avec son matériel de Chicago et joue amplifié. Le public, venu chercher un chanteur folk à guitare sèche, encaisse mal ce mur de son au premier concert, avant de revenir en masse. Ce malentendu fondateur est raconté dans toutes les histoires du genre, notamment dans les notices de la Blues Foundation : les Britanniques découvrent d’un coup que le blues de 1958 n’est plus celui des enregistrements d’avant-guerre.

Korner et Davies, les fondateurs de l’Ealing Club
Deux hommes transforment cette curiosité en scène organisée. Cyril Davies, harmoniciste, et Alexis Korner, guitariste né d’un père autrichien et d’une mère grecque, ferment leur club de skiffle en 1957 pour rouvrir sous le nom de London Blues and Barrelhouse Club. Le geste est militant : plus de folk, plus de jazz, du blues et rien d’autre.
Leur groupe Blues Incorporated se forme en 1961. Ce n’est pas une formation stable mais un atelier permanent où défilent les musiciens de passage. Le 17 mars 1962, ils lancent une soirée rhythm and blues hebdomadaire au club d’Ealing, dans l’ouest de Londres. Cette date sert de repère à la plupart des historiens pour marquer la naissance d’une scène britannique autonome.
Ce qui sort de ce sous-sol en quelques mois donne le vertige :
- Mick Jagger, Keith Richards et Brian Jones s’y croisent avant de fonder les Rolling Stones ;
- Charlie Watts tient la batterie de Blues Incorporated avant de rejoindre les Stones ;
- Jack Bruce y passe à la basse, quatre ans avant Cream ;
- Graham Bond, Long John Baldry et Paul Jones y font leurs classes.
Blues Incorporated publie en 1962 chez Decca l’album « R&B from the Marquee », considéré comme le premier disque de blues britannique. Korner ne connaîtra jamais le succès commercial de ses élèves, mais son rôle de catalyseur reste unanimement reconnu.
L’école John Mayall, la plus prolifique du genre
Si Korner ouvre la porte, John Mayall installe l’usine. Né le 29 novembre 1933 à Macclesfield, dans le Cheshire, il monte les Bluesbreakers au début des années 1960 et impose au groupe un fonctionnement singulier : un répertoire de blues américain joué sans concession, et un poste de guitariste soliste qui change de titulaire tous les dix-huit mois environ.
La liste des passages fait office de généalogie du rock anglais.
Eric Clapton, 1965-1966
Clapton quitte les Yardbirds parce qu’ils virent vers la pop et rejoint Mayall pour jouer du blues pur. L’album « Blues Breakers with Eric Clapton », sorti le 22 juillet 1966, atteint la sixième place du classement des albums britanniques et y reste dix-sept semaines. Surnommé le Beano à cause de la bande dessinée que Clapton lit sur la pochette, ce disque fixe pour trente ans le son du blues anglais : une Gibson Les Paul poussée dans un ampli Marshall, saturation naturelle, sustain infini.
Peter Green, 1966-1967
Remplacer Clapton relevait du suicide artistique. Green y parvient avec l’arme inverse : moins de notes, plus de silence, un vibrato qui tremble. B.B. King déclarera plus tard qu’il était le seul guitariste blanc à lui avoir donné des sueurs froides. Green quitte les Bluesbreakers pour fonder son propre groupe, en emmenant la section rythmique.
Mick Taylor, 1967-1969
Le troisième héritier a dix-huit ans quand il prend le poste. Il le quittera pour rejoindre les Rolling Stones, où il joue sur « Sticky Fingers » et « Exile on Main St. ». Mayall, lui, continue jusqu’à ses derniers jours et meurt le 22 juillet 2024 en Californie, à 90 ans. Le Rock and Roll Hall of Fame l’intronise la même année, dans la catégorie récompensant l’influence musicale.

Cream et Fleetwood Mac : le boom atteint les charts
À partir de 1966, la scène quitte les caves. Le mouvement se scinde en deux branches qui vont dominer la fin de la décennie.
Cream se forme en juillet 1966 autour de Clapton, du bassiste Jack Bruce et du batteur Ginger Baker. Le trio pousse le blues vers l’improvisation longue et le volume extrême. Son premier album, « Fresh Cream », sort la même année, et le groupe dépasse les quinze millions de disques vendus dans le monde avant de se séparer en novembre 1968, sur deux concerts d’adieu au Royal Albert Hall les 25 et 26 novembre. Le Rock and Roll Hall of Fame l’intronise en 1993.
L’autre branche reste fidèle à la lettre du répertoire. Peter Green fonde Fleetwood Mac en 1967 avec le batteur Mick Fleetwood et le bassiste John McVie, deux anciens Bluesbreakers. Le groupe enregistre pour Blue Horizon, le label de Mike Vernon, producteur de la quasi-totalité du blues britannique de la période.
Le sommet commercial arrive avec un instrumental. « Albatross », composé par Green, enregistré en octobre 1968 aux studios CBS de Londres et publié le 22 novembre de la même année, atteint la première place du classement des singles britanniques en janvier 1969. Une réédition en avril 1973 le replacera à la deuxième place. Un morceau sans paroles, lent, presque hawaïen, en tête des ventes britanniques : le blues n’a jamais été aussi haut en Angleterre.
Autour d’eux, une deuxième vague occupe les festivals entre 1967 et 1969 : Free, Ten Years After, Savoy Brown, Chicken Shack. Cette densité de formations explique pourquoi tant de groupes de blues mythiques portent un accent anglais.
Le retour à l’envoyeur
Le paradoxe du british blues tient en une phrase : ce sont des Anglais qui ont réappris le blues aux Américains blancs. En 1965, en pleine British Invasion, les Rolling Stones acceptent de passer dans l’émission Shindig! sur ABC à une condition, que Howlin’ Wolf soit leur invité. Le bluesman de Chicago, alors âgé de 55 ans, fait ainsi ses débuts sur une chaîne nationale américaine avec « How Many More Years », assis devant des millions de téléspectateurs, les Stones à ses pieds.
Le mécanisme se répète pendant toute la décennie :
- Eric Clapton reprend « Hide Away » de Freddie King et transforme un instrumental de club en standard mondial ;
- Fleetwood Mac enregistre à Chicago avec Willie Dixon et Otis Spann ;
- Led Zeppelin, né sur les cendres des Yardbirds, bâtit ses premiers albums sur des thèmes de Willie Dixon et de Memphis Minnie.
Les vétérans américains, oubliés chez eux, retrouvent des salles pleines et des contrats. Howlin’ Wolf, mort le 10 janvier 1976, entre au Rock and Roll Hall of Fame en 1991. Cette redécouverte tardive éclaire aussi le parcours des artistes blues qui ont popularisé le genre : leur seconde carrière doit beaucoup à des gamins de Londres.

Ce que les Anglais ont changé dans le son
Le british blues n’est pas une copie. Trois déplacements le distinguent de ses modèles américains.
Le volume d’abord. Les groupes anglais jouent dans des salles de concert, pas dans des bars. Les amplis grossissent, les guitares saturent, le sustain devient un effet recherché et non un défaut. Là où le Chicago blues cherchait la densité collective, les Britanniques poussent la puissance brute.
Le solo ensuite. Le format s’allonge. Un morceau de trois minutes devient un véhicule de dix, avec des chorus qui n’ont plus grand-chose à voir avec la grille de douze mesures d’origine. Le profil du guitariste blues héros de scène naît largement de cette période.
Le rapport au texte enfin. Chanter la vie dans le delta du Mississippi après une enfance en banlieue de Manchester pose un problème d’honnêteté que beaucoup de ces musiciens ont reconnu publiquement. La réponse anglaise a consisté à mettre l’accent sur l’instrument plutôt que sur le récit, et à traiter le répertoire comme un patrimoine à interpréter. La différence avec la tradition du delta blues, où le chant porte l’essentiel de la charge émotionnelle, saute aux oreilles dès la première écoute comparée.
Reste une quatrième différence, moins commentée : le rôle du studio. Mike Vernon enregistre les Bluesbreakers et Fleetwood Mac avec des micros placés au plus près des amplis, un choix technique qui capte la saturation au lieu de la lisser. Les disques américains de la même période sonnent plus secs, plus proches d’une captation de club. Cette signature de production explique pourquoi un morceau britannique de 1967 s’identifie en quelques secondes, indépendamment des notes jouées.
Après 1970, la dissolution et les survivants
Le boom retombe vite. À partir du début des années 1970, la plupart des groupes glissent vers le rock progressif ou le hard rock : Led Zeppelin, Free et Ten Years After emportent avec eux le public du blues. Peter Green quitte Fleetwood Mac en 1970, et le groupe deviendra une machine à tubes californienne sans plus rien devoir au genre.
Une scène de fidèles subsiste pourtant, portée dans les années 1980 par The Blues Band, formé d’anciens de Manfred Mann, puis relancée plus tard par des figures comme Seasick Steve. Les clubs londoniens historiques, le 100 Club en tête, n’ont jamais cessé de programmer du blues.
Le sort des fondateurs raconte la fin du cycle mieux qu’un classement de ventes :
- Cyril Davies meurt dès janvier 1964, avant même le pic du mouvement qu’il avait déclenché ;
- Alexis Korner poursuit une carrière de passeur et d’animateur radio jusqu’à sa disparition en 1984 ;
- Peter Green s’éloigne de la scène après 1970 et ne reviendra qu’épisodiquement, jusqu’à sa mort en juillet 2020 ;
- John Mayall, seul, tient le poste jusqu’au bout, tournant encore après ses 80 ans.

La scène britannique aujourd’hui
Le pays continue de produire des instrumentistes de premier plan. Joanne Shaw Taylor, née en février 1985 à Wednesbury dans les West Midlands, en fournit l’exemple le plus net. Repérée à 16 ans par Dave Stewart d’Eurythmics, elle publie son premier album « White Sugar » en mai 2009 chez Ruf Records, qui atteint la huitième place du classement Billboard des albums de blues.
Les British Blues Awards la sacrent meilleure chanteuse en 2010 puis en 2011, année où elle remporte également le prix d’auteure-compositrice. Son album « Wild » lui offre en 2016 une première entrée dans le top 20 britannique, et « The Blues Album », produit par Joe Bonamassa et sorti en 2021 sur le label Keeping the Blues Alive, se hisse en tête des classements blues.
Autour d’elle, une génération complète tourne dans les festivals européens : Aynsley Lister, Elles Bailey, Ian Siegal, Kyla Brox. Le circuit est plus modeste qu’en 1968, mais il n’a pas disparu, et il alimente toujours la scène continentale.
Prochaine écoute pour saisir la trajectoire en quatre titres : « All Your Love » sur le Beano de 1966, « Sunshine of Your Love » de Cream, « Albatross » de Fleetwood Mac, puis n’importe quel live récent de Joanne Shaw Taylor. Soixante ans séparent le premier du dernier, et la même Les Paul y respire.